Éclipses japonaises

faye

 

Titre : Éclipses japonaises
Auteur : Eric Faye
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 240
Genre : roman contemporain
Mots-clés : Japon, Corée du Nord, Corée du Sud, enlèvement, espionnage, vie quotidienne

 

 

Quatrième de couverture

En 1966, un GI américain s’évapore lors d’une patrouille dans la zone démilitarisée, entre les deux Corées. À la fin des années 1970, sur les côtes japonaises, des hommes et des femmes, de tous âges et de tous milieux, se volatilisent. Parmi eux, une collégienne qui rentrait de son cours de badminton, un archéologue qui s’apprêtait à poster sa thèse, une future infirmière qui voulait s’acheter une glace. « Cachés par les dieux », ainsi qualifie-t-on en japonais ces disparus qui ne laissent aucune trace, pas un indice, et qui mettent en échec les enquêteurs. En 1987, le vol 858 de la Korean Air explose en plein vol. Une des terroristes, descendue de l’avion lors d’une escale, est arrêtée. Elle s’exprime dans un japonais parfait. Pourtant, la police finit par identifier une espionne venue tout droit de Corée du Nord. Longtemps plus tard, le lien entre ces affaires remontera à la surface, les résolvant du même coup. Par la grâce de la fiction, Éric Faye saisit l’imaginaire et la vie secrète de ces destins dévorés par un pays impénétrable et un régime ultra autoritaire.

Mon avis

Éric Faye est un auteur que j’avais déjà découvert il y a quelques années avec son livre intitulé Nagasaki. Ce dernier m’a laissée une forte impression et il m’arrive encore fréquemment d’y repenser, même si je ne me rappelle plus de tous les détails. Quand ma grand-mère m’a dit avoir acheté son nouveau livre – oui, ma grand-mère et moi adorons parler de livres ❤ -, je n’ai pas pu m’empêcher de le lui emprunter !

Avec Éclipses japonaises, Éric Faye donne une voix aux « cachés par les dieux », ces personnes ayant été enlevées dans les années 1970-1980 par des Nord-Coréens afin de former de futurs espions du Régime. On suit principalement tout au long du récit deux Japonaises, Naoko Tabane, kidnappée à 13 ans, et Setsuko Okada. Mais nous découvrons également le récit du GI américain Jim Selkirk, de l’archéologue Shigaru Hayashi et de l’espionne nord-coréenne Chai Sae-Jin. A travers plusieurs points de vue, on parcourt ainsi plus de 30 ans de la vie de ces personnes qui n’ont pu décider eux-mêmes de leur destinée.

Face à leurs histoires, on assiste non seulement à un arrachement géographique mais également identitaire. Les kidnappés sont en effet forcés d’apprendre le coréen, de réciter par cœur la doctrine du dictateur Kim Il-sung, de donner des cours de langue et de savoir-vivre pour que les futurs espions nord-coréens puissent se faire passer pour de vrais Japonais/Américains. Ils sont également obligés de se marier avec des inconnus, d’apparaître sans consentement dans des films, de se faire porter disparus ou même de se laisser tuer par le Parti. Dans cette espèce de huis-clos, il est impossible de s’enfuir ou d’affirmer sa personnalité. Nos deux amies japonaises n’oseront jamais évoquer l’incident qui les a fait venir en Corée du Nord. Quand elles se rencontreront dans la rue, elles ne s’échangeront que des conversations formelles, de peur d’être sous écoute. Quand elles auront des enfants, ceux-ci ignoreront tout de la vie de leur mère, croyant être des Nord-Coréens de souche. Si tout cela parait bien gris, choquant et malheureux, des petits moments de bonheur se glisseront tout de même ici et là, offrant à la Corée du Nord une place importante dans leur cœur.

Bien qu’un fil rouge relie toutes les histoires, le récit apparaît plutôt de manière déconstruite. Le récit commence par exemple avec la capture de l’espionne Chai Sae-Jin qui, lors de son interrogation, évoquera sa professeur de japonais, Naoko. On fera donc un retour dans le temps pour découvrir l’histoire de cette collégienne enlevée alors qu’elle rentrait de son club de badminton. Lorsque celle-ci évoquera son ami Setsuko, le chapitre suivant abordera le point de vue de cette dernière. Nous passerons ainsi de suite à chaque protagoniste jusqu’à remonter à la piste découverte par un journaliste japonais qui révélera au monde ces fantômes oubliés de la société. Plus qu’une chronologie temporelle, on assiste dans Éclipses japonaises à une sorte de chronologie relationnelle, passant d’un personnage évoqué à un autre. Si cela peut paraître quelque peu perturbant au premier abord, j’ai finalement beaucoup aimé cette manière de faire si peu répandue.

Outre cette caractéristique narrative, l’autre aspect primordial de ce roman est évidemment le fait qu’il soit basé sur des faits réels. Éric Faye a décidé dans son livre de partager au grand public l’histoire si peu connue de ces gens. Pour ce faire, il s’est documenté à l’aide de plusieurs livres, documentaires, films, tous listés en fin d’ouvrage. Il a également rencontré le GI américain qui a servi de base au personnage de Jim Selkirk. Malgré cela, Éclipses japonaises demeure un livre de fiction puisque l’auteur a par exemple imaginé le déroulement des scènes d’enlèvement ou encore les émotions des divers protagonistes. Cette caractéristique majeure du roman en fait un livre particulièrement poignant. J’ai grandement été bouleversée par ce que j’ai appris entre ces lignes, puisque j’ignorais tout de ces événements. Grande passionnée d’Histoire, j’ai pu découvrir grâce à ce roman une nouvelle facette de l’histoire du Japon – pays qui me passionne – et de la Corée – à laquelle je commence à m’intéresser de plus en plus.

A cela s’ajoute encore le style de l’auteur d’une grande sobriété. Ni excès ni effusion de sentiments ne sont de mise dans ce roman intimiste. Tout au long du récit, on ressent une grande réserve venant de la part des différents personnages. S’ils nous confient leur histoire, cela se fait toujours avec une certaine timidité, comme s’ils avaient encore peur que quelqu’un les écoute. On se prend rapidement d’affection pour eux, on se sent triste de la situation dans laquelle ils se trouvent et on aimerait tellement être en mesure de les aider. Avec son style simple, l’auteur ne nous impose aucune émotion forcée et nous laisse ressentir ce que notre cœur nous dicte.

Citations

« C’était le premier terme coréen qu’elle apprenait mais elle ignorait encore à quelle langue il se rattachait. Le premier parmi les dizaines de milliers de mots qui l’attendaient sur la côte. Il devait signifier qu’elle avait la vie sauve, qu’elle était une erreur de parcours, certes, mais une erreur graciée. Et ce petit mot de rien du tout, chaque fois qu’elle aurait à le prononcer au cours des années suivantes, laisserait glisser dans son esprit, comme échappé d’un double fond de la sémantique, quelque chose comme : « Tu as le droit de vivre. » Jamais ce terme à tout faire, qui sert de cale aux conversations bancales, ne lui paraîtrait anodin. »

« A force de parler, Naoko Tanabe avait la sensation de se vider de sa langue maternelle comme de son enfance. Tout laissait croire qu’elle témoignait d’une planète lointaine à laquelle elle avait été arrachée à des fins ethnologiques, et qu’elle continuerait ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’était bien cela. Naoko Tanabe s’écoulait en eux : c’était une transfusion d’elle-même – souvenirs et jours anciens qui glissaient d’elle en eux -, transfusion de mots, de noms et d’événements. Quand ses élèves seraient devenus des Naoko Tanabe, elle-même aurait tari. C’en serait fini d’elle. »

Conclusion

J’ai été séduite par Éclipses japonaises du début à la fin, ressentant avec une grande intensité les divers événements qui se sont déroulés au fil des pages. L’intime témoignage de ces personnes me laissera une trace immuable, tels le roman Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka. Je ne pourrais plus jamais oublier que de tels faits ont eu lieu et sont encore peut-être d’actualité de nos jours. Si Nagasaki m’avait particulièrement marquée pour son ambiance, je retiendrais ici le style et la narration si humaine et intime d’Éric Faye. Ce roman fut une magnifique découverte de ce début d’année 2017 !

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2 réflexions sur “Éclipses japonaises

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