Livres et Gourmandises : Rashômon (3/4)

Un nouvelle une gourmandise (1)

Recueil : Rashômon et autres contes

Auteur : Ryûnosuke Akutagawa

Editeur : Gallimard

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Nouvelle : Dans le fourré

Année de publication : 1921


Gourmandise de la semaine

L’automne s’est enfin bien installé au Japon et je commence à passer de plus en plus de temps dans ma chambre, bien au chaud. J’ai la chance d’avoir un kotatsu, sous lequel je pense entrer en hibernation avec une énorme pile de livres ❤

Mais qu’est-ce qu’un kotatsu ? Il s’agit d’une table basse sous laquelle se trouve un radiateur. Entre ces deux parties se trouve une grosse couverture qui permet d’empêcher la chaleur de s’échapper du dessous du meuble. On peut ainsi étendre ses jambes complètement ou les replier en dessous de la table et se tenir bien au chaud ! Comme il y a peu de logement équipé de chauffage central, les Japonais utilisent régulièrement des couvertures chauffantes, des kotatsu ou simplement la climatisation pour se réchauffer en hiver. Je possède les trois dans ma maison, mais j’ai un faible pour le kotatsu que je trouve des plus confortables !

Pendant ma lecture de la troisième nouvelle du recueil de Rashômon et autres contes, j’ai décidé de manger un taiyaki fourré à la crème pâtissière. Ce petit gâteau japonais en forme de poisson est préparé à base d’une pâte ressemblant à celle utilisée pour les pancakes ou les gaufres. Récemment, j’ai découvert également certains endroits qui les préparent à partir de croissant ! On trouve facilement dans les rues des étals qui les vendent fourrés à plusieurs goûts comme par exemple avec de l’anko (pâte de haricots rouges japonais), ou de la crème au chocolat ou encore à la patate douce. Près de chez moi, malheureusement, le seul endroit où je pouvais me fournir a fermé. Je n’ai donc eu d’autres choix que de me rabattre sur le conbini (convenience store) du coin :p Moins gouteux que ceux fraichement sorti du moule, mon taiyaki bon marché était suffisamment bon pour tout de même satisfaire mon envie soudaine :p En Belgique et en France, on peut en trouver facilement dans les épiceries asiatiques, si jamais ça vous tente d’essayer 😉

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J’ai l’impression que l’ordre des nouvelles de ce recueil est organisé de telle manière qu’on découvre graduellement le génie de Ryûnosuke Akutagawa ! Dans le fourré est encore mieux que Figures infernales ! Je crois que j’aurai du mal à dire quelle nouvelle est ma préférée du recueil :p

Dans le fourré se présente comme une nouvelle du genre policier. En effet, un homme est mort dans un fourré et il semble du devoir du lecteur de comprendre ce qui s’est passé. Pour nous aider dans cette tâche, l’auteur nous met à disposition :

  • La déposition d’un bûcheron interrogé par le lieutenant criminel
  • La déposition d’un moine itinérant interrogé par le même lieutenant criminel
  • La déposition d’un mouchard interrogé par le même lieutenant criminel
  • La déposition d’une vielle femme interrogée par le même lieutenant criminel
  • L’aveu de Tajômaru (le brigand)
  • La confession d’une femme venue au temple Kiyomizu
  • Le récit de l' »ombre » par la bouche d’une sorcière

Les premières dépositions nous présentent les faits : un homme d’un certain rang se rendait à la ville avec sa femme, montée sur un cheval. Plus tard dans la journée, un bandit a été retrouvé avec les affaires du samouraï, tout portant à croire qu’il est l’assassin. La femme, pour sa part, reste introuvable. Jusque-là, rien d’étrange. Par la suite, nous avons droit à la version des faits selon les trois personnages liés à ce meurtre : le brigand, le mort et la femme. Si l’on croit découvrir la vérité derrière les évènements, nous faisons fausse route. En effet, nous assistons à trois versions fort différentes l’une de l’autre, nous laissant dans un état de perplexité sans pareil. Sans nous donner de fin en tant que tel, Akutagawa nous abandonne ainsi dans le flou.

Qu’est-ce que l’on doit comprendre de cette histoire ? Outre le fait de donner mon avis sur les nouvelles d’Akutagawa, je ressens le besoin d’expliquer comment j’ai personnellement compris chacune d’elles. Si je ne le faisais pas, j’aurais l’impression que cela ne vous donnerait pas envie de les lire… Ainsi, je m’excuse d’avance si je dévoile trop l’histoire ou si je vous gâche le plaisir de cette future lecture. Cependant, j’espère que cela vous donnera davantage envie de découvrir ce formidable auteur.

Comme ce fut le cas pour Rashômon, Akutagawa nous invite à nouveau à réfléchir à ce qui se déroule entre les lignes. La première pensée qui nous vient à l’esprit, c’est que quelqu’un doit bien mentir ! Certains points sont communs dans toutes les histoires : l’homme est bien mort, le brigand a violé la femme et a volé les affaires de l’homme et la femme s’est enfuie honteuse après avoir souhaité la mort de son mari. Mais le déroulement de l’évènement et l’assassin changent à chaque fois. Mais où commence donc la vérité et s’arrête le mensonge ? Cependant, en y réfléchissant bien, il ne fait aucun doute qu’ils disent tous la vérité :

  • L’aveu de Tajômaru est fait devant la loi, devant laquelle il nous faut normalement dire toute la vérité. Même si des mensonges s’y glissent parfois, ici il est presque certain qu’il n’y en a aucun, car sa déclaration ne l’aide en aucune manière à échapper à la peine suprême.
  • La femme, elle, se confesse au temple, lieu et place où l’on se dévoile tel que l’on est devant Dieu. A nouveau, on imagine mal qu’elle invente une histoire que seule Dieu puisse entendre.
  • Et enfin, on a la version des faits du mort via une médium. Concernant les âmes défuntes, on a également une vision de celles-ci pures et honnêtes, dénuées d’arrières-pensées et de mensonges.

Mais alors, pourquoi les versions sont-elles à ce point différentes ? J’ai alors repensé à l’allégorie de la caverne de Platon et à la question de la réalité/vérité. Dans cette histoire, des hommes sont enchainés face à un mur dans une cave. Derrière eux, un feu est allumé et projette diverses ombres sur le mur. Ainsi, pour ces prisonniers, tout ce qu’ils perçoivent (odeur, son, vision) représente pour eux leur réalité/vérité. Un de ces prisonniers, le philosophe en devenir, est alors détaché et emmené à l’extérieur pour découvrir le monde réel. Dans le cas de Dans le fourré, on retrouve un peu cette même situation. Les trois protagonistes sont éloignés du monde réel en pénétrant dans le fourré, même le cheval ne peut les suivre. Ce qui s’est officiellement déroulé dans la forêt, chacun des personnages l’a perçu à sa manière : les mots, les regards, les gestes, mais aussi les émotions. La réalité semble avoir été interprétée de manières différentes par les trois personnages, incarnant pourtant pour eux la vérité. J’ai donc l’impression que le message que veut faire passer l’auteur dans cette nouvelle est que la réalité est de l’ordre du sensible, du subjectif et que tenter d’atteindre la réalité objective est une mission vaine. On le comprend via le lieutenant criminel qui échoue dans sa mission de découvrir ce qui s’est passé.

Dans le fourré se présente donc comme une nouvelle très moderne sur plusieurs points de vue. Tout d’abord, comme nous venons de le voir, dans sa façon de pousser à une réflexion plus profonde, limite philosophique, sur la nature de la réalité, de la vérité. Mais surtout et ensuite dans sa façon d’aborder le récit à partir de plusieurs points de vue et de manière déconstruite. En effet, nous sommes généralement habitués à connaitre les évènements d’une histoire par ordre chronologique et surtout d’avoir une fin les concluant. Ici nous commençons le récit en quelque sorte par le milieu, avec l’annonce de la mort d’un homme. Ensuite on revient dans le passé pour découvrir qui étaient les personnages sur le lieu du crime et enfin nous avons droit aux aveux de ces derniers. Akutagawa ne nous offre pas non plus de réelle fin. Frustrés et perturbés, nous ressortons de Dans le fourré avec un certain mal-être au vu de notre incompréhension.

Cette nouvelle d’Akutagawa est un réel chef-d’oeuvre à tous points de vue et a inspiré de nombreuses adaptations. Les plus célèbres sont Rashômon d’Akira Kurosawa et L’Outrage de Martin Ritt, que j’ai hâte de regarder !

Pour conclure rapidement, car je me suis encore fort étalée, j’ai beaucoup apprécié la lecture de Dans le fourré qui m’a tenue en haleine jusqu’à la fin, car j’attendais avec beaucoup d’intérêt la vérité sur les faits. Si finalement, on ne sait pas qui est le véritable assassin, j’ai personnellement mon avis sur le personnage qui est le plus fautif dans l’histoire :p


Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir la quatrième et dernière nouvelle du recueil de Rashômon et autres contes !

Nouvelle 1 : Rashômon
Nouvelle 2 : Figurines infernales
Nouvelle 3 : Dans le fourré
Nouvelle 4 : Gruau d’ignames

La lecture de ce recueil de nouvelles de Ryûnosuke Akutagawa s’inscrit également dans le challenge Bungô Stray Dogs que je me suis lancée personnellement pour découvrir les auteurs classiques de la littérature japonaise ! N’hésitez pas à y participer si cela vous tente également!

#Yuixem

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5 réflexions sur “Livres et Gourmandises : Rashômon (3/4)

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