Livres et Gourmandises : Rashômon (1/4)

Un nouvelle une gourmandise (1)

Recueil : Rashômon et autres contes

Auteur : Ryûnosuke Akutagawa

Editeur : Gallimard

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Nouvelle : Rashômon 

Année de publication : 1915


Gourmandise de la semaine 

Pour vous présenter les nouvelles de ce court recueil, je vous propose de découvrir des friandises typiquement japonaises.

En lisant cette première nouvelle, j’ai dégusté de l’amanattô (甘納豆). Il s’agit de haricots rouges japonais cuits dans un sirop de sucre, séchés et roulés dans du sucre fin. Ces confiseries étant fort différentes de ce que l’on fait par chez nous, l’apparence n’est pas très alléchante. Mais une fois qu’on y a goûté, on ne peut s’empêcher de tout terminer tellement c’est délicieux. Le thé vert matcha s’accorde parfaitement avec ces confiseries : l’amer et le sucré se complètent à merveille. Malheureusement, je n’en avais pas chez moi, donc je me suis contentée d’un bon thé au jasmin.

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Avant de parler à proprement de la nouvelle Rashômon, j’aimerais vous présenter rapidement le grand auteur qu’est Ryûnosuke Akutagawa.

Né en 1892, Ryûnosuke Akutagawa fait partie des auteurs qui subissent de plein fouet l’occidentalisation rapide du Japon durant l’ère Meiji. On retrouve dans plusieurs récits de l’auteur cette confrontation entre la culture japonaise et l’afflux massif des cultures européennes et américaines. Ayant étudié la littérature anglaise à l’université et étant un amateur des auteurs européens, Akutagawa mélange régulièrement dans ses œuvres ces références avec des contes et des légendes japonaises et chinoises. Le grand écrivain ne s’intéressera jamais réellement à la forme du roman et favorisera tout au long de sa vie les récits courts. On peut citer parmi ses nouvelles les plus connues Rashômon, Dans le fourré et Le fil de l’araignée. Souffrant d’hallucinations, il met fin à ses jours en 1927, à seulement 35 ans. Moins d’une dizaine d’années plus tard, un prix littéraire est créé en son honneur et continue aujourd’hui de récompenser les meilleurs récits courts japonais.

Rashômon (« La porte Rashô« ) est la deuxième sur plus de 150 nouvelles à être publiée par Akutagawa. Très court, seulement 12 pages dans l’édition folio, le récit nous conte le bref instant d’un miséreux. Récemment viré de son emploi et ne sachant que faire, il s’abrite sous la Porte Rashô, semblant « attendre une accalmie de la pluie ». Cette fameuse porte qui représentait toute la majestuosité de la ville de Kyoto n’est plus qu’une ruine où s’entassent maintenant les cadavres des non-désirés. Seul, accroupi sur les marches de l’ancien bâtiment, notre personnage ne sait que choisir entre devenir un voleur pour survivre ou se laisser mourir de faim. Gagné par le froid de la soirée et de la pluie battante, il décide de trouver refuge dans un recoin de l’ancienne porte. C’est alors qu’il distingue dans la pénombre une étrange lueur : une vieille femme est en train d’arracher lentement, mèche par mèche, la chevelure des cadavres. Cette rencontre presque fantomatique fournira la réponse à la question existentielle de notre héros ou voleur en devenir.

Pour faire le lien avec la semaine Halloween que nous avons lancée sur le blog, Rashômon s’y inscrit pleinement, mais de manière discrète. La nouvelle nous décrit quelques scènes répugnantes et/ou terrifiantes, sans cependant s’éterniser dans les détails réalistes. Akutagawa nourrit très simplement notre esprit et laisse notre imagination ajouter tout ce qui lui semble nécessaire. Outre l’ambiance ténébreuse commençant au crépuscule et se terminant dans la nuit noire, l’apparition de la vieille femme nous questionne également sur sa nature : est-elle un fantôme, une hallucination ou un véritable être de sang et de chair ?

Voici un très bel extrait, qui ne révèle rien du scénario :

En revanche, les corbeaux y venaient par bandes d’on ne sait où. Dans la journée, innombrables, ils venaient en cercle autour des hautes tuiles cornières, en croassant. Au coucher du soleil, ils se détachaient, comme des graines de sésame parsemées, sur le ciel empourpré qui s’étendait au-dessus de la Porte. Ils venaient, évidemment, becqueter les cadavres délaissés. 

Cependant, plus que de faire naitre des émotions terrifiantes chez le lecteur, Rashômon nous pousse à la réflexion en remettant en question les conceptions fondamentales du Bien et du Mal : vaut-il mieux se laisser mourir de faim, sans faire de mal à autrui, ou au contraire, vaut-il mieux devenir un voleur sans coeur dans le but de survivre ? Akutagawa nous offrira une réponse étonnante qui pourrait remettre en doute la nature profonde de l’homme.

Outre cette incursion philosophique qui trouve sa place dans la plupart des réflexions mondiales, cette nouvelle très pessimiste nous présente les difficultés du Japon face à l’occidentalisation du pays lancée à la fin du 19e siècle.

Une petite note d’histoire s’impose pour comprendre entièrement ce qui se dévoile dans Rashômon. Durant la période Edo qui s’étend de 1603 à 1868, le Japon ferme entièrement ses frontières et se referme entièrement sur lui. A partir de 1854, les Américains forcent le pays à s’ouvrir afin d’établir des traités commerciaux. Cet événement provoque une période de troubles au sein du pays qui se voit forcé de sortir de son mode de vie féodale afin de se poser en égal des Etats-Unis. Le shogunat et l’ère des samouraïs prennent ainsi fin pour mettre sur le devant de la scène l’Empereur et les idéologies occidentales et modernes.

Dans Rashômon, Akutagawa nous présente tout d’abord l’ancienne capitale nipponne en ruine et délaissée. La culture bouddhiste est détruite, les fiers bâtiments sont laissés à l’abandon et les habitants sont miséreux. Si l’histoire prend place durant l’ère Heian (8e siècle – 12e siècle), Kyôto, et plus précisément La Porte de Rashô, semble incarner ce qu’était la définition du Japon avant l’arrivée des Américains sur son territoire. Le triste état de la ville nous révèle toute la déchirure au sein du pays qu’à provoquer cet événement qui a remis en question mode de vie, culture et valeurs.
Le personnage et son questionnement sur son lendemain nous dévoilent également l’opposition entre la culture ancestrale japonaise et la culture occidentale. En effet, notre protagoniste a été récemment renvoyé par « son patron » qu’il servait pourtant depuis de nombreuses années. Ce fameux patron devait sans doute être une sorte de samouraï, ce qui induit donc que notre personnage, qui est armé d’une épée à sa hanche, représente en réalité toutes les valeurs de ces valeureux guerriers : dignité, loyauté, chevalerie, harmonie, respect des ancêtres et des coutumes, etc. Il ne fait aucun doute qu’il était un homme bon, mais en étant délégué de sa fonction, il redevient un simple homme, sans repères et facilement influençable. La vieille femme qu’il rencontre par la suite semble, pour sa part, incarner l’occidentalisation avec sa manière de penser rationnelle.

Il va sans dire que cela n’est sûrement qu’une infime partie des références que l’on peut trouver dans cette incroyable nouvelle. Ainsi, en cinq très belles minutes, j’ai passé non seulement un agréable moment, mais j’ai eu l’occasion de plonger profondément dans les questionnements d’Akutagawa sur la nature humaine et sur la nature de son temps. On peut ainsi dire de Rashômon qu’il s’agit d’une nouvelle noire sous bien des aspects.

Comme pour la plupart des classiques littéraires et des écrits de littérature japonaise, ce qui fait avant tout leur charme et leur intérêt, c’est tout ce qui ce qui se cache entre les lignes.

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Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir la deuxième nouvelle du recueil de Rashômon et autres contes !

Nouvelle 1 : Rashômon
Nouvelle 2 : Figurines infernales
Nouvelle 3 : Dans le fourré
Nouvelle 4 : Gruau d’ignames

La lecture de ce recueil de nouvelles de Ryûnosuke Akutagawa s’inscrit également dans le challenge Bungô Stray Dogs que je me suis lancée personnellement pour découvrir les auteurs classiques de la littérature japonaise ! N’hésitez pas à y participer si cela vous tente également!

#Yuixem

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6 réflexions sur “Livres et Gourmandises : Rashômon (1/4)

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